L'Art et la Vie confondus

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L'Art et la Vie confondus

Message  Ary le Ven 18 Nov - 21:53

Il y a deux moments particulièrement propices à l'écriture : le matin et le soir. Le matin, environ entre cinq heures et dix heures ; et le soir, disons entre vingt-trois heures et deux heures du matin. L'esprit est vif car il est seul, tout en ne l'étant pas. Il entre en communion avec lui-même, et avec le reste du monde.
Voilà quelque chose de paradoxal : pour entrer en communion avec le monde, il faut s'en retirer.
Entre cinq heures et dix heures du matin, entre vingt-trois heures et deux heures du matin, il y a souvent un grand silence qui se fait autour de nous. Cela se ressent partout : dans le calme d'un salon silencieux, dans le ronronnement amoureux d'un chat, dans la rosée qui jaillit de la fleur ou dans le soleil qui donne ses derniers rayons au monde. Cette pâle sérénité de l'avant et de l'après nuit, tout le monde l'a expérimentée au moins une fois dans sa vie. Peut-être parfois en se disant ; « tiens, il y a quelque chose de doux qui vient caresser mon visage ». Quel nom pourrions-nous donner à ce quelque chose ? La paix de l'âme, la tranquillité de l'esprit. Le bien-être inhérent à nous-même, sans objet, sans attentes. Le grand silence des matins du monde et des crépuscules.
En ces instants, il n'y a personne autour de vous : ni dans votre environnement spatial, ni dans votre environnement mental. Il n'y a que vous, dans l'entièreté de votre être. Dans la puissance d'exister.
Un profond sentiment de liberté fait alors surface. Des pensées surgissent, des idées viennent, des sons et des images se chantent et se dansent. Pour les écrivains, les écrivants, les poètes, les romantiques, les amoureux, les peintres et tout autres hobos ou artistes, à l'âme vagabonde vient s'enrouler l'âme créatrice. Alors, à ce moment précis, lorsque le soleil se lève ou se couche, ils vont écrire, chanter, aimer, peindre ou conquérir, dans une paix qui se transformera en fougue – dans une fougue qui se transformera en paix.

Claude Monet n'avait qu'une seule ambition dans sa vie : capter la lumière, et la peindre. Après réflexion, il me semble qu'il n'existe pas de plus belle ambition que celle-ci. Capter la lumière et la peindre. N'est-ce que pas ce que tout artiste tend à réaliser ?
L'écrivain et le philosophe cherche à lever les ombres du monde pour conter ce qui se cache derrière. Le poète ou le romantique cherche la beauté dans toute chose pour chanter la vie, même dans ce qu'elle peut avoir de plus médiocre. L'amoureux se lève tôt pour admirer égoïstement le réveil de sa princesse. L'aventurier, le hobo, le wanderer, n'hésite pas une seconde à hisser les voiles vers le soleil couchant pour s'en imprégner corps et âme.

Ainsi éclot toutes les formes d'Art possibles et imaginables – dans l'extase des soirées, dans le silence des matins ; ainsi démarrent tous les voyages de l'esprit où se dessine l'horizon des possibles.


Et puis, soudain, sans crier garde, le monde se réveille en un fracas assourdissant. Ou alors, le soir, enfin ! le monde s'endort et nous laisse le temps de respirer à plein poumons.
Deux plaisirs distincts, tout aussi frustrant l'un que l'autre.
Il est cinq heures, vous écrivez fougueusement, passionnément, amoureusement ; les heures s'enchaînent à une allure folle, et soudain, boum badaboum, il est déjà dix heures. Et là, c'est le drame : la machine à café se met en marche, les cliquetis des interrupteurs vous rendent sourd, la lumière des halogènes vous rend aveugle, et les clap clap des chaussures de votre petite sœur vous rendent fou.
Ca y est. C'est fini. Quelque chose s'est cassé. Vous laissez tomber votre stylo et votre carnet parterre. Vous fermez votre page Word. Vous n'y arrivez plus. Vous êtes bien content d'embrasser votre petite sœur sur le front, mais le souvenir du récit avorté vous rend nostalgique.
Le bruit du monde, il va vous suivre toute la journée. Sous les néons nébuleux de votre salle de classe, dans les dires absurdes de vos collègues de bureau, à la radio, à la télévision, sur facebook, sur votre téléphone portable. Partout.
« Mais taisez-vous donc ! », aurions-nous envie de leur dire, à tous, à eux, là, partout. Les gens, les médias, les profs, les collègues. Mais pourquoi parlent-ils tous pour ne rien dire ? Quand est-ce qu'on parlera, dans les salles de classes et à la télé, de choses qui font avancer le monde et les gens ? Quand est-ce que l'on captera la lumière pour la peindre ? Pourquoi l'Art et la création sont-ils absents de ce que reflète la société ?

Ce sont ceux qui ont le plus de choses à dire qui parlent le moins en communauté. Ah ! Qu'est-ce que j'en aurais des choses à raconter. Et pourtant, à la fac, je ne dis rien, ou si peu. Qui pourrait entendre ce que j'ai à dire, et considérer cette parole d'une manière telle qu'elle fasse des étincelles ? Passer des mots à l'énergie créatrice, de l'énergie créatrice à l'action. Quand change t-on le monde, les amis ? Quand créons-nous dans cet univers là ? A chaque instant, peut-être ; dans un sourire, dans une embrassade, dans une tape sur l'épaule gauche ; dans le regard tendre de l'autre, dans la joie de vivre qu'il suggère.

Moi, à la fac, je suis une ombre ; j'enfile un costume qui ne me convient pas et qui pourtant s'impose à moi. J'ai l'air sombre, triste, timide et renfermée : pourquoi se tournerait-on vers moi ?
Pourtant, lorsque quelqu'un m'ouvre son cœur, nous basculons dans un autre univers. Enfin, en confiance, j'arrive à être moi-même ; à affirmer qui je suis, pourquoi je le suis et comment je le suis. Et finalement, en communauté, il n'y a pas plus grand bonheur que celui-là : ouvrir son âme à l'autre, à l'état brut, et recevoir en échange un petit morceau de l'autre. Qu'on ne me parle pas de la pluie et du beau temps, des écrits de Verlaine ou du cinéma roumain ; à moins que l'on m'en parle avec passion et que chacun de ces sujets me permettent de comprendre qui est la personne en face de moi.

Cette année, j'ai pris une option nommée « Aide au développement individuel ». Nous nous sommes retrouvés à huit dans une salle, et le but du cours était de faire connaissance avec l'autre, de parler de nous et de parler des autres. Comment dire ? Voilà le cours le plus intéressant et le plus riche de cette licence de Lettres. Enfin il y a de la communication, du partage, de la construction, des savoirs, des enjeux, de la Vie !
J'ai discuté avec une fille qui s'appelle Juliette. Au regard de ma vie, de sa vie, de nos vies, nous avons passé l'heure à rire dans une gaité enivrante. Je crois que je n'avais jamais autant ri à la fac. Voilà, l'éducation nationale a fait le travail qu'elle devrait faire. Nous faire frissonner d'émotions tout en nous apprenant des choses... sur les autres et sur nous-même.

Une fois cette bulle de réconfort achevé, je m'en vais prendre le chemin de la liberté, celui de la ville. Le regard fuyant, hésitant, ténébreux peut-être... L'âme froide, l'âme fade, fatiguée mais forte. Je marche d'un pas lourd au rythme du tac tac de mes New Rock, rêvant désespérément d'ailleurs, de frontières, de murs à franchir, de champs de blés dans lesquels courir, de portes auxquelles frapper... Y a-t-il un endroit où la paix, l'Art et la Passion règnent en maître ? Dans les îles, dans les forêts de Sibérie, en Patagonie, ici à Avignon ? Le chemin est long, la lutte est dure, mais un jour, on se réveille un matin, n'importe où sur la planète, et l'on se dit ceci : « Aujourd'hui, je sais que je suis heureux. »

Je marche dans les sombres ruelles d'Avignon, et sur ma route je croise un ami du lycée que je n'avais pas revu depuis plus d'un an. Nous discutons, discutons encore, et puis, tiens, si nous allions prendre un café ?
Qu'il est agréable d'avoir une oreille bienveillante en face de vous, prête à écouter votre vie passionnante sans jamais avoir le sentiment d'ennuyer. Parler, parfois, parler vraiment, c'est un peu comme écrire : cela permet d'y voir plus clair. Dialoguer à cet avantage sur l'écriture : il y a un retour, un écho, un partage d'idées. L'écriture se vit dans une solitude profonde au moment de l'acte, et se partage ou non après. Mais elle a ce privilège sur la parole : elle survit au temps, elle est pérenne, elle est immortelle. Les écrits restent, les mots s'envolent, oui... Quoique. Maintenant, vous pouvez enregistrer vos paroles avec un dictaphone ou n'importe quel autre appareil. Mais tout le charme d'une conversation ne réside t-il pas dans sa finitude, dans son intangibilité ? Tels des mots cerf-volant que l'on voudrait tous saisir pour ne pas qu'ils s'envolent à jamais...

Finalement, pas besoin d'un blog pour communiquer qui l'on est avec précision. Ce que j'ai dit à Fabrice, aujourd'hui, je l'avais déjà écrit ici, sur mon blog. Les idées, les rêves, les ambitions évoquées sont les mêmes ; les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes pensées qui tourbillonnent.
On parle de choses sérieuses, et de choses moins sérieuses. Fabrice veut vivre dans un grand appart' parisien avec un chat norvégien qu'il surnommera Toto ou Miomio.
Alors, on relativise. Finalement, on se souvient des choses simples, et on se dit que le reste n'est pas si grave.
Il y a une phrase que mon professeur d'Art Plastiques m'avait dite à Saint-Jo, en Terminale L, vers la fin de l'année. J'étais mal dans ma peau, je me sentais fantôme parmi le grand monde. Il m'a dit cela : « Où que tu sois, quoi que tu fasses, tu existes. En tout temps, dans chaque geste, dans chaque choix, dans chaque action, tu existes. Tout ce que tu fais, même si cela te semble insignifiant, fait que tu existes. »
Sans doute ne m'a t-il pas dit les choses ainsi, mais c'est ce que j'ai retenu. Ce soir, à la terrasse d'un café avignonnais, j'ai repensé à Monsieur Chapot. Et simultanément, j'ai pensé à un certain Monsieur Lemeur, un professeur dont parle un camarade de classe dans un magnifique texte qu'il a écrit.
Et je me suis dis cela : J'existe dans ma propre littérature, j'existe à travers le regard des autres, j'existe parce que j'affirme qui je suis et que cette affirmation est une forme d'art, une littérature personnelle... le roman de ma vie.

Le soleil se couche, nous nous disons au revoir et prenons chacun un chemin différent. Oui, la littérature, la vraie, elle est partout : dans une rencontre hasardeuse, dans l'odeur du café, dans un baiser volé au départ d'un train, dans toutes les choses poétiques que nous faisons. Tout ce qui fait naître une émotion porte à l'écriture.
La littérature, c'est un état d'esprit. Vous savez, moi, j'ai peu lu. Je ne lis pas les Essais de Montaigne dans les magasins Virgin. Et au fond, qu'importe ? Qu'est-ce qu'on s'en fiche, au fond. Celui qui connaît mieux que quiconque la littérature, c'est celui qui la fait. C'est l'esprit créateur. C'est celui qui ressent, qui éprouve, et qui sait mettre des mots sur ses émotions, sur les émotions humaines.
Ce n'est pas celui qui lit qui apprend puissamment ce qu'est la littérature. C'est celui qui vit, décalé, hors du temps, marginal, dans la grâce, dans la poésie et dans l'Art.
La littérature, c'est un art de vivre.


Vingt-trois heures. On éteint les lumières, les téléphones portables et le son des radios. On ferme le clapet au glauque et morbide JT du 20h de France 2. On dit bonne nuit à Papa et Maman, on embrasse la petite sœur sur le front en lui souhaitant de faire de beaux rêves.
Internet, on ne se souvient même plus que ça existe. Le monde s'endort.
Et soudain, douce joie de retrouver le silence matinal après une journée de bruits sourds et muets ; les mots sont là, la fraîcheur aussi – ça chante, ça danse, ça gesticule, ça ne tient pas en place ; alors on écrit, on chante, on peint, on aime, on conquiert : le monde est là, entier, droit devant nous,
Il ne demande qu'à s'embraser.

Heureux les insomniaques qui captent la lumière au petit matin, et qui la peigne avant d'aller dormir.

Aux littéraires : Soyez un personnage haut en couleur.

Ary

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Message  amaury.lujon le Mar 11 Juin - 19:06

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