La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

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La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

Message  Thibault Marconnet le Sam 1 Oct - 9:10

À Philippe Muray.


Notre époque sait bien désigner tout type de préjugé comme démoniaque – ce qui est amusant d’ailleurs, car un nombre important d’intellectuels, athées militants pour la plupart, se targuent d’interdire moralement tout préjugé (en somme le droit de juger autrui), ce qui n’est en fait rien de moins qu’un commandement énoncé dans la Bible, Livre qu’ils abhorrent ou qu’ils se plaisent à ignorer. Seraient-ils en cela plus chrétiens qu’ils ne voudraient bien l’admettre ? Mais revenons au fond de notre sujet : le stéréotype – qui serait la plaie purulente de ce siècle à en croire le discours des intellectuels en vogue dans les différents media de communication. Ce qu’ils ne comprennent point, c’est que l’être humain n’est perfectible que jusqu’à un certain point au-delà duquel son atavisme reprend ses droits. Les préjugés ont eu pour l’humanité une fonction protectrice : un homme qui en rencontre un autre développe, en arrière-fond de son esprit, qu’il le veuille ou non, la peur de celui-ci, et jauge rapidement le danger que ce semblable pourrait lui faire courir. Dans nos sociétés policés, cette peur est à peine perceptible, noyée sous un vernis de conventions, de bonnes pensées, etc. Certains individus, sur lesquels le vernis a moins de prise ou tend à s’écailler, se montrent bien plus sensibles que leurs congénères envers ce genre d’angoisse. Le propos ici déployé n’est pas de proclamer le bien-fondé des préjugés mais de montrer qu’ils nous sont présents, et cela qu’on le veuille ou non. Les différents intellectuels auront beau biberonner le quidam moyen de leur doux lait pasteurisé, il n’en reste pas moins que la réaction première de tout individu normalement constitué face à une personne qui semble ne pas convenir à sa bonne tranquillité et à sa sécurité, est la peur. C’est un réflexe instinctif et primordial auquel il faut, bien entendu, mettre certains freins pour parvenir à une agréable vie en société. Mais on ne peut pas vouloir juguler ce sentiment à la racine, lui empêcher de s’exprimer. On ne peut pas dire à quelqu’un qu’il n’a pas le droit de penser ceci ou cela : quelle est cette ignoble police de la pensée qu’on nous inflige ? La seule chose que l’on puisse faire est d’accepter l’imperfection de l’être humain sans pour autant tout y sacrifier ni laisser libre cours à son animalité, c’est un fait entendu. Pour autant, il faut prendre en considération la peur des gens, ne pas leur intimer l’ordre moral perpétuellement seriné par les détenteurs de la bonne pensée : “Ne pensez pas ce que vous pensez, car c’est mal !” Plus les individus seront empêchés dans leur pensée, mis en délit de mauvais jugement, plus leur violence physique trouvera à s’exprimer. Il me semble que la morale religieuse de l’époque victorienne a fait suffisamment de ravages comme cela ! Que l’on revienne donc à une plus grande acceptation de nos réactions primaires, ne serait-ce que pour pouvoir par la suite les remettre en cause. Mais ne pas croire, comme certains se plaisent à le faire, que l’on pourrait tout bonnement les éliminer ! Un peu de sérieux voyons !
Ce qui importe, c’est, dans un second temps de ne point essentialiser quelqu’un, de ne pas le réduire à un jugement relatif à son origine ethnique ou social. Mais cette remise en cause d’un préjugé ne peut se faire qu’après un échange avec l’autre, si celui-ci a lieu.
Et puis, très sincèrement, tant qu’une personne n’appelle pas au meurtre, ni ne commet de violence physique ou verbale sur autrui, de quel droit irait-on l’empêcher de penser du mal d’une autre personne ou d’avoir des craintes vis-à-vis de celle-ci ? Est-ce que tous les tartuffes actuels, confits de leurs morales moulinées à la manière progressiste, sont eux-mêmes exempts de tout stéréotype ? Aiment-ils réellement ces jeunes des banlieues qu’ils excusent à tour de bras et chez qui ils ne mettraient pas un seul pied ? En vérité, ils se flattent de leurs bons sentiments mais tout cela n’est que du vent, c’est un château de cartes qui tomberait à la première rencontre avec le réel (qui est l’imprévu par excellence). Qu’ils rentrent un soir chez eux, seuls, dans un endroit isolé et d’apparence louche, ne regarderont-ils pas alors à droite et à gauche et cela quel que soit leur bord politique : d’ailleurs ceux de Gauche ne jetteront-ils pas un coup d’œil anxieux sur leur Droite, sentant monter en eux une irrépressible angoisse à la pensée de toutes les choses horribles qui pourraient leur arriver ? Nous sommes donc dans une ruelle déserte, et là, dans l’ombre d’une enseigne publicitaire vantant les mérites du métissage, un bruit retentit dont l’écho se prolonge et bat comme un tambour aux oreilles de notre malheureux passant qui voudrait tant rentrer chez lui ouvrir Télérama ou Le Monde, pour pouvoir s’installer confortablement dans l’illusion – comme en des charentaises – que le monde réel est autre que ce qu’il est et que tout va pour le mieux dans une société débordante d’amour et de solidarité, expurgée de tout ignoble préjugé.
Mais ce son entendu – sans doute anonyme et anodin durant la journée – prend alors des proportions spectaculaires. La traduction ne se fait pas tarder : sueurs froides, poils qui se hérissent, cœur qui s’affole… Notre individu moderne et vierge de toute animosité, de toute peur, imagine le pire : un malfrat tenant en sa main un couteau à cran d’arrêt, qui s’approcherait de lui à pas de loup pour venir lui fouiller la graisse du bas flanc (mais notre héros apeuré n’a pas de graisse, entendons-nous bien, en tant que progressiste frais pondu il entretient son corps à raison de trois à quatre heures par jour ; c’est d’ailleurs tout ce qui lui reste, son corps, il y a bien longtemps qu’il a remisé son esprit aux oubliettes).
Ainsi, notre courageux pourfendeur des idées reçues est à l’agonie, pris d’un ardent désir de fuite, surtout depuis qu’il vient de voir s’avancer au loin, de derrière le bureau de tabac, un groupe de trois jeunes, affublés de casquettes et de survêtements de sportifs, qui ne s’en servent pas comme lui pour entretenir un corps d’Apollon.
Il gémit intérieurement, sue à grosses gouttes, pourrait presque appeler sa mère si la pauvre se trouvait dans les parages pour constater l’ampleur du lamentable spectacle. Pourquoi lamentable ? Parce que notre joli cœur est rongé par la peur, par le préjugé, mais qu’il ne voudrait le reconnaître pour rien au monde.
N’en pouvant plus de frayeur, il s’immobilise comme s’il se trouvait nez à nez avec un lion ou un serpent. Les jeunes arrivent à sa hauteur et il entrevoit instinctivement qu’ils vont le mettre en pièces. Horreur ! L’un d’eux le regarde. Le cœur de notre joyeux anti-raciste glapit de terreur et il voudrait pouvoir se cacher comme un lapin dans son terrier. Il s’attend à voir le jeune sortir un couteau et le hacher menu. Les secondes se font lourdes, deviennent des heures, les minutes se changent en jours… Le jeune lève sa main vide et… fait signe de lui demander du feu. Notre moderne au grand cœur laisse échapper un soupir de soulagement et le jeune le regarde sans comprendre. Pour ne pas prêter à confusion, notre gracieux “euphémiste” veut lui faire croire qu’il est essoufflé par sa course à pied nocturne, son “footing” comme il dit. Il lui fait ensuite comprendre qu’il ne fume pas car c’est mal, que ça bouche les artères, que ça fait mourir jeune et en mauvaise santé… mais notre jeune est déjà loin, esquissant un signe de lassitude ostensible. Notre révolutionnaire de salon n’en peut plus d’aise ! Il est sain et sauf ! Il se dit qu’il a bien de la chance que le jeune n’ait pas mal pris le fait qu’il soit sans briquet et qu’il en a réchappé de justesse.
Fier de lui comme Artaban, il retrouve sa voiture dont les pneus sont crevés, crevaison qu’il met sur le compte de la chaleur, alors que des entailles bien visibles se font voir sur les pneus. Mais il ne se démonte pas, appelle une dépanneuse, et au bout d’une heure de banales péripéties menées avec un courage extraordinaire, il retrouve la chaleur de son doux logis.
Ses enfants l’attendaient avant d’aller dormir. Il s’assied sur le canapé du salon, devant la télévision qui ne fonctionne plus (car les nouvelles divulguées par les informations ne sont qu’un ramassis de mensonges, surtout quand elles concernent l’insécurité). La mère des enfants est couchée et dort déjà car elle travaille demain. Quant à lui, il est père au foyer car le progrès, cela commence d’abord par laver devant sa porte ! Il fait signe à ses enfants de s’approcher et les assoit sur ses genoux. À la suite de quoi, il prend un ton cérémonieux et emphatique, prêt à leur conter une parabole moderne : celle de l’homme qui pense que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il leur fait part d’une aventure ressemblant à la sienne et prend bien soin de montrer à ses enfants que le protagoniste de son histoire n’avait aucune peur et savait bien que les jeunes habillés en sportifs du dimanche ne lui voulaient aucun mal. Les pneus crevés, il n’en parle pas. Le coup de couteau qu’il aurait pu éventuellement se prendre ? Ce ne sont que des billevesées, des stéréotypes, des clichés comme il dit. Ses enfants, tout ouïe devant cette histoire à dormir debout, iront au lit, bordés par leur père aimant et maternel, les yeux remplis de dérisoires merveilles, songeant que la vie est décidément un conte de fées.


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Re: La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

Message  Admin le Dim 2 Oct - 14:29


Je voulais t’écrire un commentaire en mettant en évidence des points qui m’apparaissaient pour moi pas clairs ou contradictoires. Mais en me relisant je remarquais que je prenais un ton un peu dogmatique et ça ne collait pas du tout avec l’intention. J’ai donc décidé d’annoter certains de tes passages j’espère que tu n’y verras pas mal, c’est juste que ton texte m’a intéressé. Je me suis aussi permis de faire un lexique en bas de page, car il y a des mots que tout le monde n’est pas en mesure de savoir, cette initiative a pour objectif de faciliter la lecture de ton texte et sa compréhension pour les moins habitués à un type de vocabulaire.

Si j’ai bien compris le message de ton texte, tu essayes de pointer du doigt les nouveaux tartuffes du siècles, les « faux dévôts », les gens qui prônent un idéal tout en étant eux-mêmes dans l’impossibilité de vivre selon lui. Oui ?


Notre époque sait bien désigner tout type de préjugé comme démoniaque – ce qui est amusant d’ailleurs, car un nombre important d’intellectuels, athées militants pour la plupart, se targuent d’interdire moralement tout préjugé (en somme le droit de juger autrui), ce qui n’est en fait rien de moins qu’un commandement énoncé dans la Bible, Livre qu’ils abhorrent ou qu’ils se plaisent à ignorer. Seraient-ils en cela plus chrétiens qu’ils ne voudraient bien l’admettre ?

Là tu dis que les principes de notre société, sont basés sur des codes éthiques qui reposent et c’est vrai historiquement sur des versets de la bible, les dix commandements. C’est un bon moyen déjà quand on a lu tartuffe de voir qu’il y a en effet des lois que beaucoup prêchent mais que peu appliquent. Cependant, je trouve cette introduction un peu bancale, dans la mesure où la morale ne s’appuie pas essentiellement sur la Bible, elle a été appuyée puis fondée ou contestée au cours des siècles par la philosophie, par exemple, la considération du statut de l’esclavage dans la bible a été remis en cause puis abandonné au cours du 18ème siècle. Du coup, un « intellectuel athée militant » en lisant ce texte, s’il se sent visé pourrait te répondre qu’il n’est pas du tout grenouille de bénitier mais que sa propre éthique repose sur Kant, dont le principe est que toute action est bonne si elle ne dérange pas autrui. Or le préjugé est mauvais dans cette mesure car biensûr alors, personne n’arriverait à la Vérité, et causerait malheur d’autrui. Ce que je veux dire, c’est que dans le cadre de cette diatribe contre les bourgeois bohèmes, les gauchos, l’analogie avec la religion tombe à plat. A la limite faire un parallèle entre l’aveuglement de l’idéologie, son caractère purement abstrait théorique, et la sacralisation des gens qui y adhèrent, pourrait mettre en évidence un caractère institutionnel, sectaire en rapport avec la religion. Se baser uniquement sur l’éthique est trop faible pour moi, et m’a fait tiquer quand j’ai démarré le propos, je me suis dis : argument facile et facilement retournable. A mon sens, ton texte gagnerait en force si tu exploitais cette voie, parce que là, ce que ça pourrait sous entendre, c’est que les athées n’ont en général pas de morale, et s’ils en ont c’est qu’ils sont chrétiens. Age du capitaine ?


Mais revenons au fond de notre sujet : le stéréotype – qui serait la plaie purulente de ce siècle à en croire le discours des intellectuels en vogue dans les différents media de communication. Ce qu’ils ne comprennent point, c’est que l’être humain n’est perfectible que jusqu’à un certain point au-delà duquel son atavisme reprend ses droits. Les préjugés ont eu pour l’humanité une fonction protectrice : un homme qui en rencontre un autre développe, en arrière-fond de son esprit, qu’il le veuille ou non, la peur de celui-ci, et jauge rapidement le danger que ce semblable pourrait lui faire courir. Dans nos sociétés policées, cette peur est à peine perceptible, noyée sous un vernis de conventions, de bonnes pensées, etc. Certains individus, sur lesquels le vernis a moins de prise ou tend à s’écailler, se montrent bien plus sensibles que leurs congénères envers ce genre d’angoisse. Le propos ici déployé n’est pas de proclamer le bien-fondé des préjugés mais de montrer qu’ils nous sont présents, et cela qu’on le veuille ou non. Les différents intellectuels auront beau biberonner le quidam moyen de leur doux lait pasteurisé, il n’en reste pas moins que la réaction première de tout individu normalement constitué face à une personne qui semble ne pas convenir à sa bonne tranquillité et à sa sécurité, est la peur. C’est un réflexe instinctif et primordial auquel il faut, bien entendu, mettre certains freins pour parvenir à une agréable vie en société. Mais on ne peut pas vouloir juguler ce sentiment à la racine, lui empêcher de s’exprimer. On ne peut pas dire à quelqu’un qu’il n’a pas le droit de penser ceci ou cela : quelle est cette ignoble police de la pensée qu’on nous inflige ? La seule chose que l’on puisse faire est d’accepter l’imperfection de l’être humain sans pour autant tout y sacrifier ni laisser libre cours à son animalité, c’est un fait entendu. Pour autant, il faut prendre en considération la peur des gens, ne pas leur intimer l’ordre moral perpétuellement seriné par les détenteurs de la bonne pensée : “Ne pensez pas ce que vous pensez, car c’est mal !” Plus les individus seront empêchés dans leur pensée, mis en délit de mauvais jugement, plus leur violence physique trouvera à s’exprimer. Il me semble que la morale religieuse de l’époque victorienne a fait suffisamment de ravages comme cela ! Que l’on revienne donc à une plus grande acceptation de nos réactions primaires, ne serait-ce que pour pouvoir par la suite les remettre en cause. Mais ne pas croire, comme certains se plaisent à le faire, que l’on pourrait tout bonnement les éliminer ! Un peu de sérieux voyons !


Ici je veux bien, mais à mon sens il manque un bout de réflexion pour rendre le texte complet. Tu dis qu’il faut accepter les préjugés, car sinon, cela nous rend plus violent. Je crois qu’il manque un exemple pour montrer comment cette violence peut prendre place au lieu de prendre un référent aussi éloigné que l’époque victorienne. Par exemple, j’ai envi de prendre en exemple les nouveaux « juifs » (archétype) de notre société les arabes. La société française se construit aujourd’hui avec l’arrivage d’une nouvelle culture, différente de la nôtre. Le français moyen a peur instinctivement car cet étranger, il ne le connait pas et il ne le comprends pas. A la télévision, on lui met de jolies images pour montrer de façon superficielle combien la culture arabe peut être sympathique. Je pense notamment à un épisode affligeant de Louis la Brocante que j’ai regardé (j’avais la flemme de zapper !!) la dernière fois, et qui en gros mettait en scène un « grand père bon arabe » bien sûr fort en médecines avec des plantes, adorant la musique arabe, et le couscous qui recherchait son petit fils, bon à la base mais que de méchants arabes avaient pervertis. Si tu n’analyses pas cet épisode, tu le trouves simplement niais, mais si tu le regardes avec tes yeux là, dans le cadre de ce discours, tu y vois une volonté de briser les préjugés, car évidemment dans l’épisode il y avait le vieux bourges réactionnaire à lunettes, qui ne les aimait pas et que Louis la Brocante réussi à rendre « intelligent ». Mais soudain, aux informations du JT, un mec, un arabe, cambriole une banque et là tous les regards sont portés sur lui, et les premiers préjugés sur les arabes ressortent : « aaah tous des voleurs », « aaah ils se foutent de notre gueule en nous faisant croire que ce sont des gentils ». Bref, couplé à l’impression d’avoir été berné, et enorgueilli de croire à sa propre vision des choses, le moyen français peut pencher d’un coup vers un racisme pire que le préjugé, le racisme « raisonné » (même si ledit raisonnement est pourri mais bon)
Là aussi où je pense qu’il faudrait rajouter quelques éléments de réflexions, c’est sur ces personnes qui utilisent ces préjugés non pas pour assommer le moyen français (je reste dans mon exemple) de niaiseries pour le manipuler à être docile au changement, et l’intimer de se conformer à l’éthique républicaine, mais pour au contraire le confiner dans la peur, l’aider à croire que ce préjugé est vivace, et qu’il a tort de croire le parti adverse qui les invite à voir le monde tout rose, je pense ici à l’extrême droite. Eux aussi sont des tartuffes, et c’est dommage que tu ne les pointes pas du doigt ! Il serait intéressant d’avoir une vision globale et complète de comment les préjugés sont utilisés aujourd’hui, avec en introduction, montrer en quoi il est nécessaire chez l’homme, et comment s’en servent les idéologues pour le manipuler, le changer.

Ce qui importe, c’est, dans un second temps de ne point essentialiser quelqu’un, de ne pas le réduire à un jugement relatif à son origine ethnique ou social. Mais cette remise en cause d’un préjugé ne peut se faire qu’après un échange avec l’autre, si celui-ci a lieu.

Là aussi j’aimerais rajouter quelque chose, mais c’est en dehors de l’argumentation, c’est un fait plus personnel. Tu montres en tant que narrateur, que tu as une certaine culture, donc que tu as eu accès à des livres, à un apprentissage du français assez poussé, que tu manies la langue donc et par cela, tu renvoies le reflet de quelqu’un d’au-dessus du vulgum pecus.
On peut savoir, sachant comment se porte l’institution de l’école aujourd’hui, que tu as travaillé cette discipline et que peut être ton milieu socio-culturel t’y a aidé. Du coup, nous aussi lecteurs partons avec un préjugé sur toi et combien même il serait faux, ce genre de textes devrait être lu par des gens qui n’ont pas accès à la critique, au « contre pouvoir » parce qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires, des bibliothèques, le câble, ou un apprentissage plus large de l’outil internet. Du coup, tes nombreuses références, ton vaste vocabulaire, (qui sont dans le télérama ou le Monde que tu cites plus loin) accessibles pour des gens un minimum lettré font que ton texte se place lui aussi dans la démarche d’un intellectuel fabriquant sa propre conception du préjugé.



Et puis, très sincèrement, tant qu’une personne n’appelle pas au meurtre, ni ne commet de violence physique ou verbale sur autrui, de quel droit irait-on l’empêcher de penser du mal d’une autre personne ou d’avoir des craintes vis-à-vis de celle-ci ? Est-ce que tous les tartuffes actuels, confits de leurs morales moulinées à la manière progressiste, sont eux-mêmes exempts de tout stéréotype ? Aiment-ils réellement ces jeunes des banlieues qu’ils excusent à tour de bras et chez qui ils ne mettraient pas un seul pied ? En vérité, ils se flattent de leurs bons sentiments mais tout cela n’est que du vent, c’est un château de cartes qui tomberait à la première rencontre avec le réel (qui est l’imprévu par excellence). Qu’ils rentrent un soir chez eux, seuls, dans un endroit isolé et d’apparence louche, ne regarderont-ils pas alors à droite et à gauche et cela quel que soit leur bord politique : d’ailleurs ceux de Gauche ne jetteront-ils pas un coup d’œil anxieux sur leur Droite, sentant monter en eux une irrépressible angoisse à la pensée de toutes les choses horribles qui pourraient leur arriver ? Nous sommes donc dans une ruelle déserte, et là, dans l’ombre d’une enseigne publicitaire vantant les mérites du métissage, un bruit retentit dont l’écho se prolonge et bat comme un tambour aux oreilles de notre malheureux passant qui voudrait tant rentrer chez lui ouvrir Télérama ou Le Monde, pour pouvoir s’installer confortablement dans l’illusion – comme en des charentaises – que le monde réel est autre que ce qu’il est et que tout va pour le mieux dans une société débordante d’amour et de solidarité, expurgée de tout ignoble préjugé.
Mais ce son entendu – sans doute anonyme et anodin durant la journée – prend alors des proportions spectaculaires. La traduction ne se fait pas tarder : sueurs froides, poils qui se hérissent, cœur qui s’affole… Notre individu moderne et vierge de toute animosité, de toute peur, imagine le pire : un malfrat tenant en sa main un couteau à cran d’arrêt, qui s’approcherait de lui à pas de loup pour venir lui fouiller la graisse du bas flanc (mais notre héros apeuré n’a pas de graisse, entendons-nous bien, en tant que progressiste frais pondu il entretient son corps à raison de trois à quatre heures par jour ; c’est d’ailleurs tout ce qui lui reste, son corps, il y a bien longtemps qu’il a remisé son esprit aux oubliettes).
Ainsi, notre courageux pourfendeur des idées reçues est à l’agonie, pris d’un ardent désir de fuite, surtout depuis qu’il vient de voir s’avancer au loin, de derrière le bureau de tabac, un groupe de trois jeunes, affublés de casquettes et de survêtements de sportifs, qui ne s’en servent pas comme lui pour entretenir un corps d’Apollon.
Il gémit intérieurement, sue à grosses gouttes, pourrait presque appeler sa mère si la pauvre se trouvait dans les parages pour constater l’ampleur du lamentable spectacle. Pourquoi lamentable ? Parce que notre joli cœur est rongé par la peur, par le préjugé, mais qu’il ne voudrait le reconnaître pour rien au monde.
N’en pouvant plus de frayeur, il s’immobilise comme s’il se trouvait nez à nez avec un lion ou un serpent. Les jeunes arrivent à sa hauteur et il entrevoit instinctivement qu’ils vont le mettre en pièces. Horreur ! L’un d’eux le regarde. Le cœur de notre joyeux anti-raciste glapit de terreur et il voudrait pouvoir se cacher comme un lapin dans son terrier. Il s’attend à voir le jeune sortir un couteau et le hacher menu. Les secondes se font lourdes, deviennent des heures, les minutes se changent en jours… Le jeune lève sa main vide et… fait signe de lui demander du feu. Notre moderne au grand cœur laisse échapper un soupir de soulagement et le jeune le regarde sans comprendre. Pour ne pas prêter à confusion, notre gracieux “euphémiste” veut lui faire croire qu’il est essoufflé par sa course à pied nocturne, son “footing” comme il dit. Il lui fait ensuite comprendre qu’il ne fume pas car c’est mal, que ça bouche les artères, que ça fait mourir jeune et en mauvaise santé… mais notre jeune est déjà loin, esquissant un signe de lassitude ostensible. Notre révolutionnaire de salon n’en peut plus d’aise ! Il est sain et sauf ! Il se dit qu’il a bien de la chance que le jeune n’ait pas mal pris le fait qu’il soit sans briquet et qu’il en a réchappé de justesse.
Fier de lui comme Artaban, il retrouve sa voiture dont les pneus sont crevés, crevaison qu’il met sur le compte de la chaleur, alors que des entailles bien visibles se font voir sur les pneus. Mais il ne se démonte pas, appelle une dépanneuse, et au bout d’une heure de banales péripéties menées avec un courage extraordinaire, il retrouve la chaleur de son doux logis.
Ses enfants l’attendaient avant d’aller dormir. Il s’assied sur le canapé du salon, devant la télévision qui ne fonctionne plus (car les nouvelles divulguées par les informations ne sont qu’un ramassis de mensonges, surtout quand elles concernent l’insécurité). La mère des enfants est couchée et dort déjà car elle travaille demain. Quant à lui, il est père au foyer car le progrès, cela commence d’abord par laver devant sa porte ! Il fait signe à ses enfants de s’approcher et les assoit sur ses genoux. À la suite de quoi, il prend un ton cérémonieux et emphatique, prêt à leur conter une parabole moderne : celle de l’homme qui pense que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il leur fait part d’une aventure ressemblant à la sienne et prend bien soin de montrer à ses enfants que le protagoniste de son histoire n’avait aucune peur et savait bien que les jeunes habillés en sportifs du dimanche ne lui voulaient aucun mal. Les pneus crevés, il n’en parle pas. Le coup de couteau qu’il aurait pu éventuellement se prendre ? Ce ne sont que des billevesées, des stéréotypes, des clichés comme il dit. Ses enfants, tout ouïe devant cette histoire à dormir debout, iront au lit, bordés par leur père aimant et maternel, les yeux remplis de dérisoires merveilles, songeant que la vie est décidément un conte de fées.

Le portrait du tartuffe est extrêmement bien écrit, et j’avoue j’ai pris un plaisir fou à le lire, même si, je vais rajouter un mais, je l’ai trouvé trop caricatural et qui ne touchait pas vraiment à l’archétype du Tartuffe. Je m’explique !
Tartuffe, est un être qui agit selon ses intérêts. C’est un vilain, un escroc, et il est conscient de l’être. Mais pour agir, il se cache derrière un joli masque, celui dans la pièce du dévôt, amoureux de Dieu. Si tu avais parlé des politiciens, des médias comme Tartuffe, quelque part l’analogie aurait pu être intéressante, mais là, je ne vois qu’un pauvre idéologue, qui ne veut pas s’avouer d’avoir tort, ne pas prendre conscience de la réalité, parce qu’il est fanatisé par ses bons sentiments, endoctriné, et que du coup, ça lui ferait mal à l’égo, remettrait toute sa vie en question s’il changeait. C’est plus un pauvre type qu’un tartuffe !
En outre, je ne sais pas si parler uniquement de ce type sorti de nulle part peut vraiment enrichir la réflexion. Dire, voila, il y a des gens qui sont conscients de la réalité, que rien n’est blanc ou noir, que partout il y a des connards et des sympas, des problèmes de frics et des gens aisés, mais qui agissent quand même en banlieue, qui y vont par sacerdoce, et qui font avancer les choses et de l’autre côté, ces autres qui ne mettent jamais les pieds en banlieue mais qui s’expriment quand même dessus, et les autres, qui mériteraient d’en être informé plutôt que de demeurer dans cet angélisme ambiant. Il faudrait montrer en quoi son action est inutile, en quoi il est ridicule, et peut être dire aussi que l’homme non, il n’est pas perfectible jusqu’à son atavisme, il peut changer malgré ses préjugés, mais ça mérite du travail, de l’expérience plutôt que du superficiel et de l’idéologie. Ces gens qui écrivent sur les banlieues d’après des statistiques, des reportages derrière leurs bureaux sont ceux qu’il faut viser aussi, car ce sont eux qui font circuler les informations, et posent les piliers de « vérité sur… » . Du coup, oui pour conclure, je crois pour ma part, humblement, que le texte gagnerait beaucoup si tu exploitais différentes voies, en tout cas qu’il soit plus étoffé, qu’il explicite vraiment l’archétype du tartuffe, car là il ne cerne pas vraiment le problème, il manque de profondeur et c’est dommage, surtout quand on voit à quel point ton portrait est parlant, bien écrit. Cette même verve, à l’encontre des gens de terrains, des politiciens, des médias donnerait un ensemble magistral. Et en conclusion, au lieu d’achever sur le portrait, donner une possibilité d’action, une solution, car sinon ce texte engagé reste vide de sens.
J’espère que tu me taperas pas sur les doigts poru tout ce que j’ai voulu dire, saches que c’est avec beaucoup de respect et d’admiration que je t’écris cela.
Bien à toi.


Atavisme : hérédité
Euphémisme : fait d'atténuer un mot qui dit crûment aurait été choquant ou violent pour l'interlocuteur
Artaban: nom de l'antiquité, généralement attribué à des princes, des généraux, des rois.

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Re: La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

Message  Admin le Ven 7 Oct - 20:05

Voila à quoi ton texte me faisait penser :

Claude Lévy-Strauss, Race et Histoire, Unesco, 1952, p 19.

"Le barbare c'est d'abord celui qui croit à la barbarie"



L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés jans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages cela n'est pas de chez nous ", " on ne devrait pas permettre cela ", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire " de la forêt ", évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. [...] Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d'autres formes) : c'est dans la mesure même où l'on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l'on s'identifie le plus complètement avec celles qu'on essaye de nier. En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou " barbares " de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

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Re: La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

Message  usdina le Ven 11 Nov - 14:00

Notes à tous, le monseur qui a écrit ce texte n'a pas du tout apprécié mes remarques, il nous a quitté, rendons lui Hommage en concluant par: c'était un génie incompris.

usdina

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Re: La tartufferie moderne ou Le temps souffre où il veut

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